Un très beau texte du Grand Rabbin de Bruxelles en téléchargement : A et B

Le bonheur méprisé

1. Dans un texte paru en juin 1969 dans la revue Christus (n°63), Maurice Bellet évoque la contradiction entre un bonheur récusé – l’homme est-il fait pour être heureux ? Sa condition n’est-elle pas fondamentalement malheureuse ? (La pensée, l’art, la littérature témoignent à l’envi d’une « misère de l’homme » écrasante.) Le style existentialiste, les maîtres du structuralisme en sont des expressions. Mort de l’homme, vanité des cultures, servitude de la parole, fiction de la liberté en sont les caractéristiques. – et un bonheur déferlant qui est l’âme et le ressort de la publicité. La jeunesse, la beauté, l’argent, les vacances sont ici l’expression du bonheur. Que faut-il pour que l’être humain soit heureux ? Restons vigilant à dénoncer les mensonges qui endorment et les raisons mêmes de ces mensonges, les intérêts cachés, les appétits de puissance,…

La contestation est contestation pour le bonheur parce que les thèmes de « l’homme heureux » sont confisqués par ce qui, justement, rend l’homme malheureux.

Les chrétiens ne sont pas hors de leur temps. Leur attitude vis-à-vis du bonheur se révèle passablement ambigüe. Naguère, le prédicateur parlait volontiers du désir de l’homme d’être heureux ; s’y joignait la dénonciation du faux bonheur, compromis avec le péché, enfermé dans l’illusion d’une vie seulement terrestre. On a réagi là-contre ; on a dénoncé un christianisme triste et janséniste, hanté par la peur de la faute, souvent dur et orgueilleux au nom de la vertu. C’est alors que la joie devint le thème majeur, la joie dès aujourd’hui, au point que le renoncement cédait la place à l’épanouissement. Et maintenant, nouvel avatar : il semble souvent que le chrétien « heureux » fasse piètre figure; et à la « morale du bonheur », égoïste, inconsciente, on oppose la désillusion militante et le désintéressement absolu de l’homme d’action. En même temps que, d’autre part, dure ou s’intensifie, chez les chrétiens, la protestation contre « l’aliénation religieuse qui, dit-on, barre à l’homme le chemin de la jouissance comme celui de la vérité.

2. Que faut-il pour être heureux ? des moyens pour se réaliser ? des « biens » que l’on possède ? Mais que se passe-t-il lorsqu’ils ne sont plus là ? Faut-il parler de malheur ? Peut-on se contenter d’un dédain superbe des biens de ce monde si nous sommes « consacrés à Dieu » ? Ce dédain est-il pas aussi une forme de sécurité ? Dans tout cela il faut que l’homme ait vie humaine, c’est là nécessité.

3. Pour le Christ, il est important à rendre l’homme « heureux » d’un bonheur élémentaire tel la santé du corps. Les signes donnés par le Christ sont sur la terre, et ce sont des signes de bonté. « Il a passé en faisant le bien. » Le Christ a réellement soucis de la misère des hommes. C’est là le lieu de sa prédication.

4. Dans la tradition d’Israël, ce qui est annoncé, ce qui est espéré, au sein des catastrophes et de l’exil, c’est cette vie enfin heureuse sur la terre retrouvée et pacifiée; chacun sous sa vigne ou sous son figuier, jouissant du fruit de son labeur. C’est dans cette tradition d’Israël que parle et agit le Christ, pour en accomplir la vérité. L’évangile s’inscrit dans une démarche où ce sens de l’humble bonheur « humain » est un moment essentiel.

5. L’évangile part résolument de l’homme, en ses besoins, en son goût d’un bonheur humain, pour élever l’homme au sein de son expérience. Il n’y a pas une « sphère religieuse » qui sert la vie humaine; le Christ, lui, est d’emblée vivant parmi les vivants, et que c’est là qu’il révèle aux hommes la vérité ultime de la religion, le Dieu vivant.

6. Servir Dieu en vérité, c’est servir le prochain, afin qu’il accède à cette vie enfin humaine, délivrée du manque douloureux ; c’est aider l’autre et d’abord quant à cette vie matérielle dont, être de chair comme nous, les frustrations sont pour lui souffrance et malheur. Il nous faut suivre le Christ dans le réalisme de sa charité, entrer dans le souci de Dieu envers l’homme, manifesté en Jésus-Christ en commençant par prendre au sérieux la dure condition de l’homme en ce monde. « L’image du Père » en ce monde est le Christ, et c’est en lui que nous connaissons Dieu en toute vérité. Si l’on répugne à cette idée que la connaissance même de Dieu, la plus réelle, est en ce service du prochain en sa vie humaine, on risque la condescendance et d’en être intérieurement absent, l’âme s’élevant ailleurs.

7. S’il faut donc prendre au sérieux le plus humble bonheur de l’homme, dans le service de nos frères, ne convient-il pas d’en faire autant pour nous-mêmes ? Il est vrai que je dois m’aimer moi-même, et de la façon dont j’ai à aimer autrui. Comment le comprendre ? Il faut accepter d’être heureux, et même chercher à l’être, simplement, humainement. Il faut chercher autant qu’on peut, des conditions de vie satisfaisantes, une vie équilibrée, le repos et loisir dont on a besoin, des relations d’amitiés, etc. Soyons heureux, autant qu’il dépend de nous. Aussi bien, les autres ont besoin de ce bonheur. L’homme malheureux crée la tristesse et le découragement. L’homme heureux réconforte ; on cherche auprès de lui un peu de joie, de détente, le rire même, qui permet de supporter bien des misères.

8. Le bonheur chrétien est Dieu ! Qu’est-ce que cela signifie ? C’est à partir d’un bonheur humain que l’évangile va plus loin, s’édifiant sur un effort réel et patient en vue de rendre plus humaine la vie humaine, telle qu’elle est, telle que nous avons à la vivre, hic et nunc. Le Christ, passant par la mort, ouvre à cette vie même l’élargissement incroyable de la charité divine. Il n’a aucun besoin, pour ouvrir ce chemin, de mépriser la vie banale et son bonheur. L’évangile ne supplée pas aux misères de ce monde et au malheur des hommes par l’évocation poétique d’un autre monde. C’est en ce monde-ci, par la prise au sérieux de ce que vivent les hommes, que s’annonce, que se fait ouverture, le grand et décisif passage à ce qui est « au-delà » du « bonheur humain ».